Le naufragé

(Avec « Le naufragé » je voulais d’écrire une histoire extrêmement courte avec l’objectif de lancer un projet de romans à quatre sous)

Le léger clapotis de l’eau contre la barque me réveilla. Loin d’être reposé, j’étais épuisé. J’ouvris péniblement les yeux et constatai avec dépit que l’océan s’étendait toujours à perte de vue autour de moi. Il n’y avait pas eu de miracle cette nuit, aucun bateau n’avait croisé ma route. Et quand bien même, m’aurait-il aperçu dans l’obscurité ? J’avais soif. Terriblement soif. Ma peau, brûlée, asséchée, craquelée par le sel marin, me tiraillait en tout point. Au prix d’un immense effort je me relevai à moitié et scrutai le ciel. Aucun nuage dans le ciel ne me ferait la clémence d’une journée sans soleil. Mon calvaire allait bientôt prendre fin. D’ici quelques heures, je serais mort… comme Lars. Je jetai un regard sur le corps inerte au fond de l’embarcation. Impossible de me souvenir depuis combien de temps mon ami avait quitté le navire. Mais la puanteur qui se dégageait de son cadavre suggérait quelques jours. D’ailleurs, depuis combien de temps avions-nous fait naufrage ? Trois, quatre, cinq jours ? Et quand avions-nous fini nos dernières vivres ? J’essayai de recouvrer mes esprits lorsqu’un bruit me glaça le sang. Un claquement. Un claquement provenant des profondeurs de l’océan. La journée précédente me revint alors en mémoire comme un coup de poing me coupant le souffle. Ce bruit atypique appartenait à une créature sans nom dont j’avais aperçu uniquement les tentacules. Et quels tentacules ! Dépourvus de ventouses, ils étaient munis, aussi fou que cela puisse paraître, de centaine de petites bouches aux dents acérées. Hier, elles avaient dévoré une partie du bras de Lars mais j’avais réussi à les repousser à l’aide de ce qui restait de notre unique rame. Clac ! Clac ! Le son était proche désormais. Terrifié, je scrutai l’eau autour de moi, prêt à en découdre à nouveau. D’accord pour mourir mais pas de cette manière. Le premier tentacule sortit de l’eau doucement à bâbord et se mis à tâtonner le bord de la barque. D’autres appendices sortirent de l’eau. J’empoignai la rame aussi fortement que mes forces me le permettaient et la levai, prêt à frapper. Les bouches claquaient cherchant quelque chose à dévorer. Elles trouvèrent Lars. Tous les tentacules glissèrent alors vers son corps comme un seul être. La créature venait finir ce qu’elle avait commencé hier. Un tentacule s’enroula autour de son visage et les gueules affamées commencèrent leur ignoble boucherie. Un autre s’empara de sa jambe, un autre d’un bras… Cette fois, je laissais faire. Peut-être qu’une fois repue, la créature disparaîtrait me laissant une chance de mourir dignement en paix. Puis soudain, ce son inespéré qui se répéta au loin derrière moi. Une corne de brume. Je me retournai et une bouffée d’espoir me submergea. À quelques nautiques seulement, un bateau se dirigeait vers moi. J’étais sauvé. Oubliant un instant ma fatigue, je rassemblai mes dernières forces bien décidé à repousser la créature une dernière fois. Je la frappai alors sans discontinuer jusqu’à l’arrivée du navire. Quelques minutes plus tard, un coup de feu claqua dans l’air. Le monstre abandonna son repas et se laissa couler doucement dans les profondeurs. J’avais mis mes dernières ressources dans cette ultime bataille, aussi, épuisé comme jamais, je m’écroulai et perdis connaissance.

Journal de bord du Capitaine Jill Kingster,
22 août 1923. À bord du
Téméraire.

À 9h39, au point 136° de longitude ouest et 16° de latitude nord, la vigie présente sur le pont a signalé un canot de sauvetage à 2 nautiques par tribord. Nous nous sommes annoncé par plusieurs coups de brume et nous fîmes route vers l’embarcation. Arrivés sur place, ce que nous avons découvert nous a glacé d’effroi et nous avons dû faire usage d’une arme, un coup de semonce, pour mettre fin à la scène d’horreur qui se jouait devant nous. Il n’y a qu’un seul survivant. Si le médecin de bord nous a confirmé que physiquement ce dernier se rétablirait, il semble moins optimiste concernant sa santé mentale. À son réveil, l’homme tenait des propos incohérents sur une prétendue créature marine qui, soit disant, aurait dévoré le cadavre de son compagnon. L’horrible vérité est qu’il n’avait aucune trace de monstre marin à notre arrivée, juste un homme en pleine folie dévorant sauvagement le cadavre de son compagnon d’infortune. Que Dieu ai pitié de son âme. Si la faim et le soleil ont terrassé sa raison et son humanité, qu’avons-nous finalement sauvé de ce naufragé ?

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